Par
Claude Duneton. Publié le 13 septembre 2007
Actualisé le 13
septembre 2007 : 11h06
Un,
deux et Troie
GRAND émoi chez les défenseurs de la langue
française : l'Assemblée nationale s'apprête à voter,
d'ici à quelques jours, lors de la rentrée parlementaire,
qui a lieu le 18 septembre, une loi de ratification
d'un « protocole de Londres » sur l'usage de
l'anglais dans le dépôt des brevets d'invention. Un comité
de soutien
contre ce protocole
s'est formé, présidé par M. Claude Hagège, comprenant
d'éminentes personnalités, dont M. Christian Poncelet,
président du Sénat, et bien sûr l'Académie française,
laquelle
« demande solennellement aux pouvoirs publics de
ne pas signer le protocole de
Londres ».
De quoi s'agit-il ? Eh bien, en France, jusqu'à
présent, un brevet d'invention déposé par un particulier ou
une société industrielle doit être rédigé en français pour
avoir une valeur juridique devant les tribunaux. Cela en
vertu d'une logique certaine, puisque le français est la
langue de la République... Les sociétés étrangères sont
donc tenues de traduire en français les brevets qu'elles
déposent chez nous, afin que leurs droits soient protégés
dans notre pays. Étant donné le rythme des dépôts annuels
de toutes les catégories, il s'agit d'une activité
importante qui fournit du pain sur la planche à une armée
de traducteurs spécialisés - d'autant qu'il existe
aussi de faux brevets protégeant des inventions
parfaitement chimériques, dit-on.
Sauf que le protocole en question prévoit d'accorder à la
langue anglaise (et à elle seulement) un droit de cité
assez déconcertant dans la juridiction française. Cette
disposition présente une telle gravité qu'elle nécessite,
précisément, un vote spécial de l'Assemblée pour pouvoir
entrer en vigueur. En effet, si cet accord était ratifié,
il ne serait plus nécessaire de traduire la masse des
brevets en provenance du monde anglo-saxon et du Japon
- qui rédige les siens en anglais -, soit environ
93 % du chiffre total.
Ce qui signifie que les sociétés françaises devront, bon an
mal an, s'aligner, et déposer elles aussi les fruits de
leurs trouvailles en anglais pour ne pas faire désordre...
Bonjour les juges bilingues ! En cas de contestation,
bonjour les avocats ! C'est un tout premier pas,
plutôt sournois, vers une reconnaissance officielle du
bilinguisme en France ! Car, après les brevets
- ce premier pas qui coûte -, le reste
suivra : l'état civil par exemple, ou les contrats de
travail. Pourquoi traduire des documents officiels
si,
juridiquement, l'anglais fait
l'affaire ? Ce serait benêt, avouez ! Et
contraire à l'esprit de logique dont on flatte les Français
à tour de bras...
Je ne sais pas si les députés ont réellement conscience de
l'énormité de la décision qu'ils s'apprêtent à prendre,
dans un sens ou dans l'autre, au nom du pays. Cela quelles
que soient les chatteries que l'on murmure à leurs oreilles
- il circule même un argument paradoxal qui voudrait
que le tout anglais fût dans l'intérêt de la langue
française ! Ah ouiche ! Éloignez-vous, belle
endormie, pour ne pas recevoir de cambouis... Curieux
principe. Bien des fois au XXe siècle,
les gens qui prêtèrent leur concours au désir de domination
d'un pays étranger sur le nôtre furent mal récompensés de
leur zèle. Même si leur collaboration se targuait de
s'accomplir « dans l'intérêt de la
France » ! Ah on était dur autrefois ! Bien
entendu, la situation est différente - elle n'est plus
militaire. La langue n'est qu'une arme douce, une arme
homéopathique en comparaison des blindés. Fort efficace,
nonobstant... La langue est la clef secrète qui ouvre tous
les consentements. Faire déchoir l'idiome national de son
privilège est un acte de gravité civique insondable
- brader la patrie, en somme. Car la langue est la
véritable patrie des peuples, cela se voit tous les jours
de la semaine. Certains députés ont eu des pères qui ont
combattu dans les maquis...
Je pense que chacun de nous a entendu parler, ici ou là, du
cheval de Troie. Il est sûrement utile de rappeler que,
pous avoir négligé les exhortations de la fille de Priam,
la chère Cassandre qui avait eu la révélation du danger que
recelait le cheval en bois, la ville fut détruite et sa
population massacrée ou réduite en esclavage. Ah ! ces
Hellènes ! Quel exemple éternel de fatale
étourderie !
L'affaire des brevets - que faut-il dire ? Jamais deux
sans Troie ?